De la “responsabilité” humaine

“Quelle est la responsabilité fondamentale de l’homme ? Qu’est-elle, sinon le courage d’assumer toutes les situations, quelque tragiques qu’elles puissent être, sinon la force de répondre oui lorsque le tragique lui demande s’il accepte d’être homme, même si les conditions sont les plus affreuses qu’il se puisse imaginer, - la question de la responsabilité dans son essence même. Consens-tu à rester homme dans le naufrage de l’idée de responsabilité ? Peux-tu vivre dans un destin vierge de toute responsabilité, et de la part de toi-même, et de la part de dieu ? Te sens-tu la force de faire face à un mal qui ne résulte de nulle culpabilité ? Si tu acceptes cette idée, si tu n’en meurs pas, alors tu as droit à voir enfin la réalité de ton être : tu es assez courageux pour qu’on te montre qui tu es. On dit assez que l’essence de la responsabilité consiste à avoir le courage de voir les choses telles qu’elles sont : qui ne voit que la plus grande responsabilité humaine consiste à accepter de contempler son image dans toute sa pureté, l’image de l’homme irresponsable ? Qui ne voit que l’homme “responsable”, l’homme moral n’affirme constamment sa responsabilité que pour échapper à la seule profonde responsabilité humaine : contempler d’un oeil fort la vision du tragique de l’irresponsable ? N’est-il pas clair que l’homme “responsable” fuit devant la réalité, devant l’être du tragique, qu’il veut oublier, par son obsession de la responsabilité, qu’il refuse de piloter la barque dans la tempête et préfère se noyer en affirmant que la tempête n’est pas ?”

Clément Rosset, La philosophie tragique, éd. PUF, 1961.